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  • Aristide MEYO AYOLO : Dans l’ombre du corps, la lumière du verbe

    Avec Ce que j’ai demandé au soleil, le Camerounais MEYO Ayolo Aristide, écrivain, éditeur et directeur de publication du magazine ÔLivre, livre bien plus qu’un témoignage : une traversée intérieure où la maladie devient matière littéraire, et la fragilité, un lieu de révélation. Entre récit autobiographique, souffle poétique et méditation existentielle, l’auteur explore les frontières du corps et de l’âme, dans une écriture habitée par l’urgence de dire et la nécessité de transmettre. Cet entretien propose de revenir sur les enjeux esthétiques, spirituels et humains d’une œuvre singulière.


    Au départ, j’écrivais simplement pour survivre.


    Votre livre se situe à la croisée du témoignage et de la création littéraire. À quel moment avez-vous senti que votre expérience devait devenir œuvre, et non plus seulement récit personnel ?

    Au départ, j’écrivais simplement pour survivre. C’était un espace intime, presque silencieux, pour déposer la douleur et l’incompréhension. Puis, j’ai compris que ce que je vivais ne m’appartenait plus totalement. Mes mots faisaient écho à quelque chose de plus universel : la fragilité, la peur, mais aussi la résistance.
    C’est à ce moment-là que le récit est devenu œuvre. Je n’écrivais plus seulement pour moi, mais pour transformer l’épreuve en sens, et offrir aux autres un miroir. Ce que j’ai demandé au soleil est né de ce passage : de l’intime au partage, de la douleur à la création.

    L’ouverture sur la figure de Quentin installe d’emblée une tension tragique. Peut-on dire que cette présence inaugure une forme de dialogue entre les vivants et les morts dans votre texte ?

    Oui, on peut le lire ainsi, mais avec une nuance importante. La figure de Quentin intervient surtout comme une présence symbolique. Dans le livre lui-même, je n’ai pas développé son histoire, par respect pour sa famille et parce que je n’en avais pas l’autorisation. En revanche, dans le résumé, j’ai choisi de l’évoquer pour une raison précise : montrer que les morts ne disparaissent jamais totalement. Ils continuent d’exister à travers nous, dans nos combats, nos mémoires, nos silences. À partir de là, il s’installe effectivement une forme de dialogue invisible entre les vivants et les absents. Quentin devient une porte d’entrée, une manière de rappeler que chaque combat individuel s’inscrit dans une histoire plus vaste, faite de pertes, mais aussi de transmission.

    La myasthénie est souvent décrite sous un angle strictement médical. Vous, vous en faites une expérience presque métaphysique. Comment avez-vous déplacé ce regard ?

    C’est une très belle question, parce qu’elle touche à ce qui m’a le plus transformé.
    Au début, j’ai regardé la myasthénie comme tout le monde : un diagnostic, une liste de symptômes, un pronostic. Une maladie. Un ennemi à combattre. Et c’est légitime. Quand on vous annonce que votre corps va vous trahir, que vous risquez de ne plus pouvoir marcher, parler, avaler, et que c’est pour la vie, on ne pense pas à autre chose qu’à la guerre. J’étais dans la survie pure.
    Mais voilà : après des mois d’hôpital, de traitements qui ne fonctionnaient pas, de nuits où j’écoutais mon propre souffle pour vérifier qu’il était encore là, j’ai compris une chose : la guerre contre la maladie, je ne la gagnerai jamais sur le plan médical. Elle est chronique. Elle restera. Alors il fallait changer de terrain.

    Le déplacement du regard ne s’est pas fait en un jour. Il est venu par petites brèches. D’abord par la lecture. En découvrant Nick Vujicic, cet homme né sans membres qui vit pleinement, j’ai réalisé que le handicap ne se mesure pas à ce qu’on perd, mais à ce qu’on choisit de faire avec ce qui reste. Ensuite par l’écriture. En posant des mots sur ma fatigue, sur mes chutes, sur mes peurs, j’ai cessé d’être passif. Nommer sa souffrance, c’est déjà la dompter un peu.  Alors oui, la myasthénie est une maladie neuromusculaire. Mais pour moi, elle est devenue une école. Elle m’a appris la patience, l’humilité, la gratitude pour l’infime. Elle m’a forcé à ralentir dans un monde qui ne sait que courir. Et elle m’a offert ce que je n’aurais jamais cherché ailleurs : un face-à-face avec moi-même, sans masque.
    Ce n’est pas métaphysique par choix. C’est métaphysique par nécessité. Quand la médecine ne peut plus tout, il reste la question du sens. Et cette question, la maladie me la pose chaque matin. Ma réponse, c’est ce livre. C’est ce journal. C’est cette vie que je continue de choisir, pas à pas, fatigue après fatigue, victoire après victoire.

    Votre écriture est traversée par une forte charge poétique, même dans les passages narratifs. Écrivez-vous d’abord en poète, ou la poésie s’impose-t-elle à vous comme une nécessité ?

    Je ne décide pas d’écrire poétiquement. C’est le monde qui m’apparaît ainsi. Quand je dis que « le poids de mon corps gradua », ce n’est pas une recherche de style. C’est l’expérience exacte de ce moment-là. Quand je parle de la lumière qui « perce l’ombre comme une promesse », c’est ce que j’ai vu depuis mon lit d’hôpital. La maladie a aiguisé mon regard. Elle m’a rendu hypersensible à tout : à la chaleur d’une main, à la couleur du ciel au réveil, au silence d’une chambre. Et cette sensibilité, elle ne peut s’exprimer que par l’image, par le rythme, par la métaphore.
    Dans les passages narratifs, même les plus crus, la poésie affleure parce que la vie elle-même, quand on la frôle d’aussi près, devient poétique. Non pas au sens décoratif ou joli. Au sens essentiel. La poésie, pour moi, c’est le langage de l’urgence. C’est ce qu’on utilise quand les mots ordinaires ne suffisent plus à porter ce qu’on a à dire.
    Alors pour répondre simplement : je ne choisis pas d’écrire en poète. La poésie me choisit, à chaque fois que la douleur ou la joie dépassent les frontières du dicible. Et je ne lui résiste pas. C’est ma manière de ne pas mourir avant l’heure.

    Vous évoquez une « descente aux enfers » suivie d’un « retour à la vie ». Ce schéma rappelle certaines structures mythologiques. Votre livre s’inscrit-il, consciemment ou non, dans une tradition initiatique ?

    Oui, tout à fait. Mais pas consciemment sur le moment.
    Sur le coup, je ne pensais pas à la mythologie. Je pensais à survivre. La descente aux enfers, c’était réel : l’hôpital, le corps qui lâche, l’isolement. Ce n’est qu’après, en me relisant, que j’ai compris que j’avais traversé une véritable initiation. La maladie m’a dépouillé de tout. Et ce dépouillement, c’est le début de tous les mythes.
    Ce qui fait la différence, c’est qu’il y a eu des guides : Eugène, Landry, Alida, Stevia, Saurelle, les amis, ma famille. Et qu’il y a eu une remontée. Pas vers l’homme d’avant, celui-là est mort. Mais vers quelqu’un de plus vrai. Mon livre raconte cette mort-là et cette renaissance-là. C’est un récit initiatique, oui. Un voyage dont on revient transformé.

    Le corps, dans votre récit, apparaît à la fois comme prison et comme révélateur. Comment avez-vous travaillé cette ambivalence dans votre écriture ?

    D’abord, le côté drôle : mon corps est un colocataire insupportable. Il ne prévient jamais. Un matin, tout va bien. Le lendemain, mes jambes décident de faire grève sans préavis. Franchement, si ce n’était pas aussi dangereux, j’en rirais plus souvent.
    Mais voilà. Ce même colocataire, aussi imprévisible soit-il, m’a forcé à l’essentiel.
    Le corps comme prison : c’est l’évidence. Ne plus pouvoir marcher, parler, avaler. Dépendre des autres. J’écris ça cru. Le corps comme révélateur : c’est venu après. Ne pouvant plus courir, j’ai appris à regarder. Ne pouvant plus parler fort, j’ai appris à écouter. La maladie m’a obligé à ralentir. Et ce ralentissement m’a ouvert les yeux. Dans mon écriture, je n’ai pas choisi entre les deux. J’ai laissé la contradiction brute. Parce qu’elle est vraie. Certains jours, je hais mon corps. D’autres jours, je lui dois tout. Les deux coexistent. Mon livre ne fait que dire ça, sans le trahir.

    Le titre place le soleil au centre. Est-il une figure spirituelle, une métaphore de la guérison, ou une instance à laquelle l’homme adresse ses ultimes espérances ?

    C’est précisément ce qui donne sens au titre « Ce que j’ai demandé au Soleil ». Le soleil n’est pas ici un simple élément du décor, il devient un interlocuteur symbolique. Quelque chose à la fois au-dessus de moi et pourtant profondément en moi.
    Quand je parle du soleil, je le prends dans une dimension presque méta, une dimension totale, englobante. Le soleil renvoie à la lumière, et dans cette lumière, il y a beaucoup de choses à la fois. Il y a Dieu, il y a la parole, parce qu’au commencement était la parole, et cette parole est lumière. Il y a aussi le bout du tunnel, cette idée qu’après l’obscurité, il existe toujours une sortie, une clarté possible.
    Demander au soleil, c’est donc interroger tout cela en même temps. C’est s’adresser à une présence qui dépasse l’humain, mais qui traverse aussi l’humain. Une présence qui écoute sans parler, mais qui éclaire quand même. On peut y voir une dimension spirituelle, oui, mais aussi une dimension profondément humaine : celle d’un individu qui traverse des zones d’ombre et qui cherche, malgré tout, à s’adresser à ce qui éclaire encore le monde.
    Parce qu’au fond, le soleil représente tout cela à la fois : la vie, la vérité, la parole, Dieu, la guérison, et cette certitude fragile mais essentielle qu’il existe toujours une lumière possible, même après les nuits les plus longues.

    Votre texte semble constamment osciller entre effondrement et élévation. Comment avez-vous évité que l’un de ces pôles ne prenne le pas sur l’autre ?

    Je ne l’ai pas évité, je l’ai accepté. Certains jours, l’effondrement gagne : je ne sors pas du lit, je pleure, j’étouffe. D’autres jours, je m’élève : j’écris, j’aime, je crée, je milite. Mon livre ne choisit pas entre les deux parce que la maladie non plus ne choisit pas. Ce qui empêche un pôle d’écraser l’autre, c’est simplement que je continue d’écrire, dans les deux cas. L’écriture et l’amour sont mes cordes : elles me retiennent de tomber trop bas, et elles me rappellent, quand je vole, d’où je viens.

    Il y a dans votre livre une parole très incarnée, mais aussi une forme de distance réflexive. Comment articulez-vous l’intime et l’universel ?

    Je crois que l’intime devient universel à partir du moment où il est assumé sans filtre, mais travaillé avec lucidité.
    J’écris depuis un endroit très incarné, très réel, mais je prends aussi du recul pour comprendre ce que cette expérience dit au-delà de moi. Il ne s’agit pas seulement de raconter ce que j’ai vécu, mais de saisir ce que cela révèle sur la fragilité, la résistance, le rapport au corps, à la vie.
    C’est dans cette tension que tout se joue : être suffisamment proche pour être vrai, et suffisamment distant pour être lisible par les autres.
    L’écriture devient alors un passage de soi vers les autres.

    Peut-on considérer votre ouvrage comme une tentative de redonner du sens à l’épreuve, voire de la transfigurer par le langage ?

    Oui, je le pense profondément.
    L’écriture a été pour moi une manière de ne pas subir l’épreuve de façon passive. Il ne s’agissait pas d’embellir la maladie, ni de la nier, mais de lui donner une forme, un langage, presque une respiration.
    Dans le livre, par exemple, lorsque je décris les premiers symptômes : cette fatigue incompréhensible, la perte progressive de contrôle du corps, je ne me contente pas de relater les faits. J’essaie de traduire ce que cela fait intérieurement : la confusion, la peur, le sentiment d’étrangeté face à son propre corps. De la même manière, les scènes du quotidien, à l’université ou en famille, deviennent des espaces où la fragilité se révèle, mais aussi où une autre forme de force commence à apparaître.
    Mettre des mots sur ces moments, c’était déjà les transformer. C’était passer d’une expérience subie à une expérience comprise, habitée.
    Si transfiguration il y a, elle ne consiste pas à rendre l’épreuve belle, mais à lui donner du sens. Le langage permet de faire émerger quelque chose de plus grand que la souffrance elle-même : une conscience, une manière nouvelle d’habiter la vie, même dans ses limites.

    La question du temps traverse votre récit : temps suspendu, temps médical, temps intérieur. Comment la maladie a-t-elle modifié votre perception du temps, et comment cela se traduit-il dans la structure du livre ?

    La maladie a profondément bouleversé mon rapport au temps.
    Avant, le temps était linéaire, orienté vers les projets, les études, les ambitions. Mais avec la maladie, il s’est fragmenté. Il y a d’abord eu le temps de l’incompréhension, celui des premiers symptômes, des consultations, de l’attente du diagnostic. Un temps instable, souvent angoissant, où tout semble suspendu. Puis vient le temps médical, plus lourd, rythmé par les traitements, les contraintes, et la réalité du diagnostic qui s’impose.
    Cette transformation du temps se reflète directement dans la structure du livre, qui est divisé en deux grandes parties.
    La première partie est centrée sur la maladie elle-même : ce basculement progressif, l’avant et l’après diagnostic, la perte de repères, le corps qui devient étranger. C’est un temps subi, traversé dans l’incertitude.
    La seconde partie s’inscrit dans une autre dynamique : celle de la reconstruction. Il ne s’agit plus seulement de vivre avec la maladie, mais de la dépasser intérieurement, de trouver des ressources pour surmonter le handicap, redéfinir son rapport à la vie, au temps, et à soi-même.
    Au fond, la maladie m’a appris que le temps n’est pas seulement ce qui passe, mais aussi ce qui se vit. Et parfois, c’est dans le ralentissement qu’on accède à une forme de profondeur.

    Vous évoquez des « odes d’un monde apoplectique ». Peut-on parler d’une esthétique de la rupture, voire d’une écriture du seuil ?

    Oui, on peut tout à fait le lire ainsi.
    L’expression « odes d’un monde apoplectique » traduit justement cette sensation de rupture : un monde qui vacille, qui perd son équilibre, et dans lequel le corps lui-même devient un lieu d’instabilité. L’écriture naît dans cette faille.
    On est effectivement dans une écriture du seuil, parce que le texte se situe constamment entre deux états : entre la santé et la maladie, entre la maîtrise et la perte de contrôle, entre la chute et la reconstruction. C’est un espace de bascule, jamais totalement fixé.
    Cette esthétique de la rupture se traduit aussi dans la manière d’écrire : fragments, retours en arrière, intensité émotionnelle. Le récit ne cherche pas à lisser l’expérience, mais à en épouser les cassures.

    Dans quelle mesure votre engagement, notamment au sein de structures liées à la myasthénie, nourrit-il votre écriture ou en transforme-t-il les enjeux ?

    Au départ, j’écrivais depuis une expérience individuelle, presque intime. Mais en m’engageant aux côtés d’autres personnes atteintes de myasthénie, j’ai compris que mon histoire s’inscrivait dans une réalité collective, souvent invisible et peu racontée.
    Cela a déplacé les enjeux de mon écriture : il ne s’agissait plus seulement de dire « je », mais de porter une voix plus large, de témoigner aussi pour ceux qui n’ont pas les mots ou pas l’espace pour s’exprimer.
    Cet engagement nourrit donc mon écriture en lui donnant une responsabilité. Elle devient à la fois un acte littéraire et un acte de sensibilisation, une manière de rendre visible, de créer du lien, et parfois même d’agir.

    Pensez-vous que la littérature africaine contemporaine accorde suffisamment de place aux récits liés à la maladie, à la vulnérabilité et à l’intime ?

    Je pense que la littérature africaine contemporaine évolue beaucoup, mais ces thématiques restent encore insuffisamment explorées, du moins de manière frontale.
    Pendant longtemps, nos récits ont été portés par des urgences collectives — l’histoire, la politique, l’identité, la mémoire. Ce sont des enjeux essentiels, mais ils ont parfois laissé moins de place à l’intime, à la vulnérabilité, à la maladie, surtout quand il s’agit de réalités invisibles ou silencieuses.
    Or, parler du corps fragilisé, de la douleur, de l’expérience intérieure, ce n’est pas s’éloigner du collectif. Au contraire, c’est y entrer autrement.
    Aujourd’hui, je crois qu’il y a une nouvelle génération d’auteurs qui ose explorer ces territoires plus sensibles, plus personnels. Et c’est nécessaire. Parce que nos sociétés aussi sont traversées par ces réalités, même si elles sont parfois tues.
    Il y a encore du chemin à faire, mais les voies commencent à s’ouvrir. Et j’espère que des livres comme Ce que j’ai demandé au soleil participent, à leur manière, à élargir cet espace.

    Après avoir livré un texte aussi personnel et dense, que vous reste-t-il à écrire : prolonger cette parole, ou explorer d’autres territoires littéraires ? Et où peut-on l’acheter ?

    Après un texte aussi personnel, la question se pose forcément.
    Je pense que cette parole n’est pas encore épuisée. Il y a encore des zones à explorer, des silences à habiter, des aspects de l’expérience que je n’ai fait qu’effleurer. Donc, d’une certaine manière, oui, il y aura un prolongement.
    Mais en même temps, l’écriture ne peut pas rester enfermée dans un seul territoire. J’ai aussi envie d’explorer d’autres formes, d’autres récits, peut-être plus fictionnels, tout en gardant cette même intensité, ce même rapport à l’humain. Pourquoi pas un livre documentaire jeunesse ?
    Au fond, ce n’est pas un choix entre continuer ou changer, c’est une évolution.

    Ce que j’ai demandé au soleil est disponible auprès des Éditions Afribook, ainsi que via mes différents canaux de distribution et lors des séances de dédicace. Il est également accessible en ligne et sera progressivement déployé sur plusieurs plateformes, pour toucher un public plus large.

    Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO



    1. Du droit aux livres : l’engagement sans frontières de Jean Klein au Cameroun

      Entre découverte de soi et immersion culturelle, Jean Klein, jeune volontaire français en service civique, livre un témoignage sincère sur son expérience au sein du CLIIC au Cameroun. De l’animation d’ateliers de lecture à la rencontre avec des enfants et des acteurs du livre, son parcours éclaire les enjeux de l’accès à la culture et de la solidarité internationale, tout en révélant la puissance des livres comme passerelles entre les mondes.

      Avant de venir au Cameroun, je pensais que l’accès à la lecture et à la culture était limité mais quand même un peu développé.


      Pouvez-vous vous présenter auprès de nos lecteurs ? Qu’est-ce qui vous a motivé à vous engager en service civique, et pourquoi avoir choisi spécifiquement le CLIIC (Centre de Lecture, d’Initiation et d’Intégration à la Culture) pour cette expérience ?

      Je m’appelle Jean KLEIN, j’ai 21 ans, je suis Français originaire de Lille dans le nord de la France. Je suis étudiant en Droit à Paris et j’ai fini ma Licence l’année dernière. Cette année, j’ai rejoint l’association le CLIIC en tant que volontaire du service civique.
      Rejoindre une mission humanitaire était une idée qui me plaisait depuis un certain temps et je trouvais parfait de prendre une année entre ma Licence et mon Master pour réaliser une mission comme celle-ci. Je voulais réaliser quelque chose de concret dans un environnement nouveau et changer de quotidien. Ainsi je me suis tourné vers le service civique qui propose différentes missions à caractère humanitaire sur une plateforme dédiée. C’est ainsi que plusieurs offres m’ont intéressées mais quand je suis tombé sur celle du CLIIC au Cameroun, je savais que c’était vers cette mission que je voulais m’orienter. Le but de l’association résonnait avec ce qui me plaisait et le Cameroun fait partie de la région d’Afrique subsaharienne vers laquelle je souhaitais évoluer.


      Avant votre arrivée, quelle perception aviez-vous de l’accès à la lecture et à la culture en Afrique, et comment cette perception a-t-elle évolué sur le terrain ?

      Mes connaissances sur l’histoire de l’Afrique et de la culture des différents pays étaient assez sommaires. Je ne connaissais que l’histoire des pays sous le prisme du colonialisme. Je n’avais aucune idée de la richesse culturelle au Cameroun ni de la variété des peuples présents. Concernant la littérature, mes connaissances étaient quasi-nulles, je ne connaissais rien, pas le mouvement de la négritude, pas les grands noms africains ni les grands noms camerounais. Avant de venir au Cameroun, je pensais que l’accès à la lecture et à la culture était limité mais quand même un peu développé. Je m’attendais à ce qu’il y ait des musées dans les villes, des sites touristiques mais je ne m’étais pas posé la question pour les bibliothèques ou pour l’accès aux livres.
      Ma perception de cet accès à la culture et à la lecture s’est surtout développée lorsque je suis arrivé sur le terrain. J’ai ainsi pu découvrir la richesse culturelle qu’avait à offrir le Cameroun grâce aux membres du CLIIC. J’ai pu participer à des rendez-vous littéraires, assister ou organiser des séances de dédicaces, rencontre des auteurs, des poètes, de grands noms du monde littéraire camerounais et travailler sur ceux qui les ont précédés. Je me suis rendu également compte que par rapport à des pays voisins, le Cameroun manquait de moyen au niveau de la culture et donc qu’il y a à mon goût un manque de bibliothèques municipales dans les villes. Cependant, après cette première impression je me suis également rendu compte que de nombreuses écoles disposaient d’espaces dédiés aux livres. Ainsi ma perception s’est construite sur le début de ma mission et a évolué tout au long de celle-ci.


      Pouvez-vous nous décrire vos principales missions au sein du CLIIC et votre rôle concret auprès des bénéficiaires ?

      Au sein du CLIIC, ma mission se divise sur deux axes. Le premier est l’animation d’ateliers de lecture dans les écoles afin de sensibiliser les enfants à la lecture. Ceux-ci consistent dans la majorité des cas à faire lire une histoire aux enfants afin que ceux-ci s’entrainent à la lecture à haute voix pour gagner en aisance à l’oral et par la même occasion faire découvrir de nouvelles histoires aux plus jeunes. Dans certains cas, nous agrémentons ces ateliers de lecture avec des ateliers d’écriture et d’initiation à l’informatique. Le deuxième axe de ma mission consiste à participer à l’organisation d’évènements autour de la littérature comme des dédicaces ou un évènement littéraire organisé par nous-mêmes intitulé « Univers Littéraire ».
      Mon rôle au sein du CLIIC est donc surtout d’assister sur l’organisation d’évènements littéraires que nous souhaitons mettre en place. Je m’occupe également de la préparation des ateliers de lecture dans les différentes écoles auxquelles nous nous rendons. J’ai également eu la chance d’organiser, avec Benjamin MAFFRE, ancien bénévole au sein du CLIIC, une activité coordonnée à Foumban et de travailler sur un projet porté par le CLIIC nommé « Le Kontineng littéraire ».


      Le slogan « Des livres pour tous, des ponts pour le monde », prend-il un sens particulier dans votre expérience personnelle ?

      Dans mon parcours personnel, le livre a toujours occupé une place importante. C’est de savoir que le CLIIC travaillait à la démocratisation du livre au Cameroun qui m’a d’abord motivé à venir. Cependant, mon expérience en littérature africaine et plus particulièrement camerounaise était proche du néant. C’est durant tout mon séjour que j’ai pu découvrir des auteurs, des courants littéraires et de nombreux livres qui m’étaient inconnus jusqu’alors.
      Ces livres et ces auteurs, je n’aurais jamais pu les rencontrer si je n’étais pas venu au Cameroun faire ma mission de service civique. Donc je pense que le slogan « des livres pour tous, des ponts pour le monde » est particulièrement pertinent. Il existe des livres pour tout âge et pour tout public dont la variété est égale à la variété de cultures dans le monde. Découvrir ces livres d’horizons différents est la porte d’entrée vers l’interculturalité. On peut lire de la littérature étrangère depuis chez soi et découvrir une nouvelle fenêtre sur le monde. Ensuite, je trouve que le voyage et la vie au cœur des cultures est le meilleur moyen de construire des ponts entre les cultures. Les livres en sont la fondation.


      Quels ont été vos premiers chocs culturels ou vos premières surprises en arrivant sur le terrain ?

      L’arrivée au Cameroun a été marquée dès la descente de l’avion : un ressenti de la chaleur environnante qui frappe en premier. Pour un Français comme moi, des chaleurs estivales tout au long de l’année, c’est assez inhabituel mais assez plaisant. Plus sérieusement, la vie dans la ville de Yaoundé dans laquelle j’ai le plus évolué est ce qui a marqué le plus gros choc culturel pour moi : l’effervescence dans les rues, les taxis, les motos, les passants… L’animation autour du petit marché d’Odza, lequel ne se situe non loin de là où j’habite, est un parfait exemple de cela.
      Ensuite, les chocs culturels se ressentent sur la manière dont les gens se perçoivent. L’hospitalité, la familiarité, la manière dont on appelle les gens qu’on ne connait pas, tout cela est assez déstabilisant pour un Français qui vient d’arriver. Je me rappelle qu’à mes débuts, c’était toujours étonnant de voir qu’on pouvait entrer chez des gens comme ça et que ceux-ci vous servent volontiers à boire et à manger.


      Travailler avec des enfants issus de milieux parfois précaires demande une grande capacité d’adaptation. Quels défis humains ou émotionnels avez-vous rencontrés ?

      Mon travail au sein du CLIIC est marqué par des passages dans des zones plus défavorisées lorsque nous nous déplaçons dans les écoles dans les milieux ruraux. C’est dans ces zones que nous voyons les milieux les plus précaires. C’est sûr que découvrir ces zones auxquels nous ne sommes pas habitués en France demande une grande capacité d’adaptation et peuvent causer un choc au début. Mais je n’ai jamais eu de défis émotionnels à surmonter lorsque j’étais dans ces zones. Déjà, l’hospitalité des populations dans ces zones est tellement forte qu’on se sent à l’aise au milieu d’elles. Ensuite, partir dans une région plus pauvre fait toujours se poser des interrogations sur comment les populations plus défavorisées vivent. Ainsi, lorsqu’on pense avoir des difficultés à se demander comment on va devoir s’adapter, voir ces gens tellement joyeux et accueillants rend le fait de partager le quotidien pour une courte durée avec eux assez simple, au final. De plus, lorsqu’avec le CLIIC on mène des actions durables pour venir en aide aux enfants de ces villages, voir leur joie efface toutes les questions d’adaptation qui trainent dans notre tête.


      Avez-vous une anecdote ou un moment marquant vécu avec les enfants ou les équipes du CLIIC qui illustre l’impact de votre mission ?

      Ma réponse sera en deux temps. Je vais partager une anecdote sur ma vie au sein du CLIIC et une anecdote sur mon expérience personnelle au Cameroun. Premièrement, les moments les plus marquant vécus avec le CLIIC sont ceux avec les enfants qui sont les moins favorisés et auxquels on essaie de venir en aide. Ainsi, en février 2026, lorsque nous avons organisé un don de chaises et de tables dans l’école maternelle de Nkolbogo près de Sa’a, voir le sourire sur le visage des maitresses et des enfants m’a rempli de joie. Cela a été accentué par le fait que nous étions venus une première fois dans ce village en novembre 2025 et que nous avions constatés le manque de ressources scolaires.
      Deuxièmement, sur le plan personnel : la spontanéité et l’hospitalité des Camerounais. Ce qui me fait toujours sourire lorsque je pense à la société camerounaise, c’est leur goût partagé pour la même musique, leur capacité de boire du vin de palme toute la journée (surtout dans les villages). J’ai toujours eu la chance de rencontrer des Camerounais très accueillants et chaque rencontre sera gravée dans ma tête.

      En quoi cette expérience a-t-elle transformé votre regard sur l’éducation, la solidarité internationale ou votre propre parcours de vie ?

      Cette expérience m’a transformé et je m’y attendais un peu, car une expérience comme celle-ci ne peut se passer sans qu’il n’y ait aucune conséquence. Je suis fier de la manière dont elle m’a transformé. J’ai beaucoup appris sur le relationnel, l’évènementiel ; j’ai développé des compétences que je n’avais pas jusqu’à maintenant.
      Je suis étudiant en droit mais l’éducation est un domaine qui m’intéresse également. Avoir passé six mois au Cameroun où mon activité principale se passait avec des enfants dans des écoles a développé mon envie d’évoluer dans le milieu de l’éducation. Je suis et je reste attaché au droit mais je sais que si cela n’aboutit pas, je souhaiterai m’orienter vers les métiers de l’école, notamment dans le secondaire, et c’est grâce à cette mission de service civique que ma pensée a évolué.
      J’ai toujours pensé que le meilleur moyen de s’intéresser davantage à la solidarité internationale et de la faire évoluer dans notre esprit était de s’intéresser aux cultures étrangères et que le meilleur moyen pour faire cela était le voyage. Après un « voyage » de six mois, je peux confirmer que vivre au milieu des populations étrangères et vivre leur quotidien est le meilleur moyen de combattre les clichés et de construire un monde plus solidaire.

      Comment percevez-vous l’impact des actions du CLIIC, notamment en matière de lecture et d’initiation au numérique, auprès des jeunes ?

      Je pense que les actions du CLIIC ont du poids. Comme d’autres acteurs du livre au Cameroun, nous organisons des événements littéraires autour des plumes du Cameroun et cherchons à rapprocher le lectorat des auteurs camerounais, mais notre impact durable réside dans nos actions dans les écoles, je pense. C’est dans le regard des élèves, des professeurs et des équipes pédagogiques qu’on comprend que nos actions ont du poids. Les enfants sont toujours emplis de joie lorsqu’ils nous voient et c’est quand on leur pose des questions pour savoir s’ils aiment lire ou s’ils développent le goût de la lecture grâce à nous, qu’on se rend compte que nous ne faisons pas ça pour rien. De plus, dans les villages où les jeunes sont plus défavorisés vis-à-vis de la technologie, on se rend compte que les enfants découvrent, pour la majorité d’entre eux, le fonctionnement d’un ordinateur. Et savoir que sans nous, ils n’auraient pas accès à cela, montre que ce que nous faisons a du poids.
      De plus, le CLIIC a un impact fort du fait de sa versatilité. Nous nous déplaçons beaucoup, on est donc capable de toucher beaucoup de jeunes d’horizons divers. Rien que depuis le début de l’année, nous avons pu nous rendre dans quatre régions différentes du Cameroun. Cela permet d’avoir un impact à l’échelle nationale. Parallèlement, sur le plan personnel, cela me permet de beaucoup voyager dans le Cameroun et de découvrir de nouveaux endroits.

      Six mois après votre arrivée au Cameroun et plus précisément au CLIIC, quel message adresseriez-vous à d’autres jeunes Français qui hésitent à s’engager en service civique à l’international, et que retenez-vous personnellement de cette aventure au sein du CLIIC ?

      Après six mois passé au Cameroun en tant que volontaire du service civique, je dis à tous ceux qui souhaiteraient ou qui hésiteraient à faire une mission humanitaire à l’étranger en tant que volontaire : Vous ne devez pas hésiter, si ça vous intéresse, foncez ! Cette expérience a été riche sur tellement de niveaux… J’ai beaucoup appris sur moi-même, sur les autres, sur comment d’autres sociétés peuvent fonctionner, sur la nature humaine… J’ai fait de très belles rencontres, rencontrer des gens que je n’aurais jamais pu rencontrer ailleurs. Je repars en France des souvenirs plein la tête.
      Cependant, je pense qu’il faut avoir le bon état d’esprit pour mener ce genre de missions. Quitter son chez-soi et sortir de sa zone de confort n’est pas facile et il faut une grande capacité d’adaptation pour partir vivre 6 mois ou plus dans un pays qu’on ne connait pas, avec une culture à laquelle on n’est pas habitué. Avant de se dire qu’on veut mener ce genre de mission, il faut bien réfléchir à si on se sent mentalement prêt. Mais si vous pensez que ça va aller, n’hésitez pas, car c’est une superbe expérience.

      Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO




    2. Diane-Annie TJOMB : la poésie comme cri, combat et conscience

      À travers Les mots parlants qui a paru chez KADEÏ, l’auteure camerounaise Diane-Annie TJOMB livre une poésie de feu et de chair, où chaque vers résonne comme un cri, une dénonciation ou une prière. Dans cet entretien, elle revient sur la genèse d’un recueil profondément engagé, né d’une nécessité intérieure face aux violences, aux injustices et aux silences complices qui traversent nos sociétés. Entre colère « saine », quête de sens et foi en l’humain, sa plume se fait à la fois arme, refuge et espace de réparation, portant haut la voix des invisibles et invitant chacun à une prise de conscience essentielle.


      La poésie est une mission, pas un loisir.

      Les mots parlants rassemble des poèmes très engagés. Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce recueil ?

      La poésie, pour moi, est un lieu d’expression de mes états d’âme. Chaque poème que l’on retrouve dans ce recueil est relié à une histoire vécue, ou à une capture de vie qui m’a bouleversée, soit par l’éclat de sa beauté, soit pour la plupart, malheureusement, par son horrible laideur.


      Pourquoi avoir choisi ce titre, Les mots parlants ?

      Je souhaitais, en choisissant ce titre, donner la parole aux mots, pour qu’ils parlent sans ambages, des scènes de vie, ou des sujets dont on parle avec tact et pudeur. En parcourant ce recueil, vous remarquerez que certains mots sont verts. Le but était de choquer pour interpeller.


      À quel moment avez-vous senti que ces textes formaient un ensemble cohérent destiné à devenir un livre ?

      Lorsque en faisant le décompte, j’ai réalisé que je m’étais exprimée dans une vingtaine de textes, et sur des sujets différents, j’ai su que c’était le moment de publier mes réflexions. Je ne recherchais pas tant la cohérence, mais la pertinence et la valeur que ces textes pourraient apporter dans l’érection d’une société plus saine et équilibrée.


      La note de l’auteure présente l’écriture comme un outil de lutte. Contre quoi écriviez-vous en priorité ?

      Contre l’exécrable. Les sujets qui traitent des viols sur mineurs constituent la principale raison d’être de ce recueil de poèmes. Je ne pouvais plus me taire face à cet odieux phénomène qui gagne les mœurs, et qui s’intensifie au fil du temps. Protéger les enfants des prédateurs sexuels, est un combat qui nous concerne tous.

      Justement, vos poèmes abordent des sujets sensibles : migration, violences sexuelles, condition féminine, hypocrisie sociale, gouvernance, environnement. Est-ce un choix délibéré ou une nécessité intérieure ?

      Aborder tous ces sujets était une mission. Ne pas en parler m’aurait dévitalisée. J’ai parfois résisté à la pression d’écrire sur certains sujets, mais je ne savais plus comment convaincre le sommeil de revenir habiter mes nuits, jusqu’à ce que je cède. C’est pour cette raison que je parle de Mission, et non pas de plaisir ou de loisir.


      Plusieurs textes donnent l’impression d’un cri, parfois même d’une colère assumée (Saine colère !, Aucune vitrine ne doit exposer l’horreur). Quelle place la colère occupe-t-elle dans votre écriture ?

      Certains jours, j’étais consumée par une colère « saine » en écrivant. Cette colère interroge l’ingéniosité qu’ont les êtres humains à développer des vices, et à se servir des plus vulnérables pour leur phase expérimentale. Sinon, dites-moi comment peut-on nourrir des pensées érotiques vis à vis d’un nourrisson !


      Vous êtes donc convaincue que la poésie peut réellement sensibiliser, voire provoquer un changement social ?

      Je pense que se taire nous rend complice. À force d’en parler, de sensibiliser, d’exposer, d’éduquer… certains paradigmes mentaux confortablement installés cèderont.


      Y a-t-il un thème qui vous a été particulièrement difficile à aborder émotionnellement ?

      C’était très bouleversant pour moi d’aborder des sujets où la vie des uns est mise en péril par l’avidité et la stupidité des autres. Mee référant à « Saine colère », je trouve que c’est absurde d’ôter la vie à un albinos, pour des rituels, dans l’espoir d’être installé à une haute fonction.

      Des poèmes comme « Je ne suis pas une jupe », « À la lycéenne » ou « La douzaine à peine » interrogent le regard porté sur le corps féminin. Écriviez-vous en tant que femme ou en tant que citoyenne ?

      Dans ces poèmes, c’est la jeune fille que j’ai été, qui expose ses frustrations, et prépare celles qui passeront par cette spirale, à mieux s’outiller pour se défendre. C’est également la femme que je suis, qui porte un message visant à tordre le cou aux perceptions qui présentent la femme comme « le corps privé de tête ». De ce point de vue, mon engagement est à la fois personnel et citoyen.


      Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes filles qui liront ce recueil ?

      À toutes les jeunes filles qui me liront, défendez votre dignité humaine. Ne faites jamais pour plaire, et ne paraissez jamais pour être. Soyez ambitieuses, pas déraisonnées. Chaque palier à franchir pour arriver au sommet est nécessaire, car ils permettent de renforcer notre confiance en soi, d’acquérir de l’expérience, et de gagner en maturité.

      La poésie est alors pour vous un espace de réparation pour les blessures liées au genre et aux discriminations ?

      Je perçois la poésie comme un espace de réparation des blessures de tout genre. Une thérapie par les mots est parfois nécessaire. Tout ce que l’on n’arrive pas à extérioriser par des mots, se manifestera plus tard par des maux qu’on devra soigner.


      L’homme apparaît souvent comme « déshumanisé », mais aussi capable du meilleur (L’homme qui répare les femmes). Êtes-vous pessimiste ou profondément croyante en l’humanité ?

      Je voue une profonde admiration à celles et ceux qui se battent pour rendre à l’Homme sa dignité humaine. En dépit de toutes les atrocités causées par des humains, je reste optimiste, grâce aux actions des personnes qui se démarquent.


      Plusieurs poèmes célèbrent l’amitié, la loyauté, la transmission. Ces valeurs sont-elles au centre de votre vie personnelle ?

      J’ai le privilège d’être bien entourée aujourd’hui. Les valeurs que je promeus sont au cœur de ma vie. Sur le plan relationnel, j’attire ce que je suis, et ça me garde cohérente et équilibrée.

      Dans « Qui est réellement un ami ? », vous semblez poser des exigences très fortes à l’amitié. L’écriture vous permet-elle de fixer vos limites ?

      Pour avoir été victime plusieurs fois des amitiés frivoles et superficielles, je préfère décrire qui je suis comme amie, et ce que je trouve rédhibitoire en amitié. À ce jour, mon cercle d’amis est restreint, mais riche en loyauté, en sincérité, et en authenticité.

      La foi traverse discrètement mais profondément le recueil (Sacré ingénieur, Convictions, Hemlé). Quelle est la place de la spiritualité dans votre processus créatif ?

      J’entretiens une relation privilégiée avec mon Créateur. Chaque fois que je tiens ma plume, c’est avec la ferme conviction de remplir l’une des missions qu’il m’a assignée. Écrire devient donc un sacerdoce où j’offre ce que j’ai de plus cher, pour instruire, encourager, compatir, relever. Chaque texte que je produis dévoile une partie de mon humanité.


      Pensez-vous que l’écriture peut être une forme de prière ou de méditation ?

      Je pense que si l’écriture est une forme d’expression, elle pourrait être une forme de prière et de méditation pour certains, car elle libère celui qui écrit et instruit celui qui lit.


      Écrire est donc pour vous un moyen de vous comprendre ou de vous rapprocher d’un sens supérieur ?

      Écrire est un moyen de partager avec les autres, les choses que j’ai comprises, et d’interroger celles que je ne comprends pas. Pour chercher à me comprendre, je préfère m’isoler, et passer mes actes au crible de ma conscience.

      Votre poésie est directe, imagée, parfois narrative. Comment définiriez-vous votre style ?

      Je dirai que j’ai opté pour un style libre, et c’est fait à dessein. Je suis libre de m’exprimer dans tous les styles, libre d’introduire des rimes ou pas. L’essentiel étant de laisser parler les mots.


      Écrivez-vous avec une musicalité précise en tête ou laissez-vous le rythme venir naturellement ?

      La plupart du temps, je laisse le rythme des mots venir naturellement. Quelquefois, cela crée une musicalité, qui au départ n’était pas visée. C’est l’effet surprise qui vient sublimer le texte.

      Votre parcours mêle communication, audiovisuel et littérature. En quoi ces expériences nourrissent-elles votre écriture poétique ?


      Ces différents parcours, sans oublier la para médecine, sont des expériences cumulées qui ont forcément eu une influence sur l’écrivain que je suis aujourd’hui . Je suis riche de tout ce que j’ai été, et cela a une forte répercussion dans mon écriture : on retrouve la journaliste qui investigue pour comprendre, l’assistante en cabinet médical qui cherche à prendre soin des autres, la littéraire qui écrit pour matérialiser son engagement.


      Après deux romans et ce recueil de poésie, que vous apporte la poésie que les autres genres ne vous offrent pas ?

      La poésie me dévoile. Dans les autres genres, je me sers des personnages pour faire passer mes opinions. Dans la poésie, j’incarne mes opinions


      Le Prix Francis Bebey obtenu en 2024 a-t-il changé votre rapport à votre statut d’écrivaine ?

      Je me suis toujours répétée que l’on n’écrit pas pour gagner des prix, jusqu’à ce que je découvre avec le prix Francis Bebey, quelle crédibilité les prix nous confèrent. Aujourd’hui, partout où je suis invitée, mon nom est suivi de mon prix, et ça suscite de l’intérêt.


      Comment souhaitez-vous que le lecteur referme Les mots parlants : apaisé, bouleversé, questionné, autres ?

      Je voudrais que chaque lecteur referme « LES MOTS PARLANTS » bouleversé par ce qu’il a lu, et apaisé de savoir qu’il y a des Denis MUKWEGE dans toutes les sphères sociales.


      Y a-t-il un poème qui vous ressemble le plus dans ce recueil ?

      Je pourrais m’identifier dans plusieurs poèmes de ce recueil, mais encore plus dans « Immortel », parce que :
      Je rêve d’une vie d’étoile
      Mais pas celle des étoiles qui s’étalent sur la toile
      Celle d’un astre lumineux qui chasse les ténèbres
      Qui s’infiltre partout où la nuit célèbre.


      Vous avez débuté le concept « LES ESCAPADES LITTÉRAIRES DE DIANE-ANNIE TJOMB ». Dites-nous en plus.

      « LES ESCAPADES LITTÉRAIRES DE DIANE-ANNIE TJOMB » est un concept qui porte la vision d’amener la littérature en milieu scolaire, comme ce fut le cas à Bengbis et à Bana ; dans la rue ; et dans d’autres milieux que vous découvrirez bientôt. C’est un concept qui promeut une littérature mobile, accessible à toutes les couches sociales.


      Quel est votre mot pour la jeune génération littéraire africaine ?

      Je dirai à la jeune génération littéraire africaine, que les lecteurs ne cherchent pas des textes parfaits, mais des textes qui révèlent notre singularité. Les lecteurs veulent s’identifier à nous à travers nos émotions. Offrons leur des textes cohérents et crédibles, qui découlent de notre authenticité.

      Propos recueillis par Pauline M.N ONGONO




    3. BIOLITT : Leaticia Marie Eliane Nabi, auteure burkinabè

      Leaticia Marie Eliane Nabi est née le 23 janvier 1997 à Ouagadougou, au Burkina Faso. Elle est titulaire d’un Master II en Droit public fondamental obtenu en 2023 à l’Université Saint Thomas d’Aquin de Saaba.

      Bloggeuse indépendante et précédemment contributrice à Mondoblog RFI, elle écrit également en tant que rédactrice bénévole pour Right for Education Africa. Engagée dans la promotion de la lecture et de l’action citoyenne, elle a occupé le poste de Secrétaire générale au sein de l’association Lire et Agir.


      Depuis son enfance, Leaticia Marie Eliane Nabi est bercée par une pluralité de genres littéraires. En 2023, elle fait paraître son premier recueil de poèmes Larmes silencieuses aux éditions Plum’Afrik. En 2025, ce sera au tour de son premier recueil de nouvelles Dans l’ombre des secrets aux éditions Eveil Livres. Avec Les vers sceaux, elle enrichit son parcours littéraire d’une troisième œuvre, signant par la même occasion son inscription dans le prestigieux catalogue des éditions Recréation.

    4. Les Enfants de la Frontière de Ramat Abadjida : Quand l’âge ne définit plus la raison

      Dans notre paysage littéraire africain en constante effervescence, certaines parutions refusent de passer inaperçues : c’est le cas de Les Enfants de la Frontière, une œuvre poignante signée du Camerounais Ramat Abadjida, dévoilée au public ce 09 avril, à l’occasion d’une conférence de presse organisée par les  Éditions Ifrikiya, maison d’édition tout aussi camerounaise.

      L’événement qui s’est tenu dès 11h00, la pluie aidant, au Musée Ethnographique et d’Histoire des Peuples de la Forêt d’Afrique Centrale, au Carrefour Elig-Essono à Yaoundé, a rassemblé un public attentif composé de journalistes, d’acteurs culturels, de passionnés de littérature et des hommes politiques, tel que le vice-président de l’Assemblée nationale du Cameroun.


      Les Enfants de la Frontière s’impose comme un témoignage fort, ancré dans les réalités contemporaines du continent africain. Pour le montrer du premier coup d’œil, la couverture du livre, sobre et évocatrice, montre une file d’enfants marchant à travers un paysage désertique, suggérant à lui seul l’exil, l’errance et la quête d’un refuge. À travers cette symbolique puissante, l’auteur semble nous inviter à suivre les pas de ces vies fragiles, confrontées aux frontières visibles et invisibles qui redessinent leur destin. En effet, dans ce livre, Boko Haram dicte sa loi ; les enfants ont la parole, pour peindre une fresque mêlée de sang et de sueur, au gré de la chance.

      Cette conférence de presse, menée de main de maître par le journaliste culturel Jean Jacques FOKO, a donc été pensée comme un moment d’échange et de mise en lumière d’une œuvre engagée dans un cessez-la-mort dans le septentrion.

      Les Enfants de la Frontière donne la parole à Abdel, Amine, Boukar, Moussa, Sékou et Mado… Ils fuient la guerre. Ils cherchent refuge. Ils ont entre 8 et 15 ans, mais leur instinct de survie est digne  d’adultes aguerris. Donner la parole aux enfants… une chose rare qui vient encore souligner l’émotion et le fiction-vrai de ce livre. Ils ne s’agit plus de simples enfants brossés par un narrateur, ils ont des noms, des émotions, des envies, des peurs et même des joies fugaces. Ils ne sont pas seulement six, en eux vit l’espoir des enfants du monde, spécialement ceux vivant dans des zones en situation de conflits. Ils vivent sous l’encre de Ramat Abadjida. Leur soif et leur famine deviennent les nôtres, tellement l’auteur a peint ses mots avec une précision qui guiderait un non-voyant.

      Déjà l’auteur de deux livres, il s’inscrit dans une tradition d’écriture engagée et une continuité, où la fiction devient un espace de dénonciation et de mémoire. Expert en paix et sécurité, spécialiste des dynamiques du bassin du Lac Tchad, originaire du septentrion, il nourrit sans hésiter la précision et la profondeur de son récit, lui conférant ainsi une dimension à la fois littéraire et documentaire.

      Cette conférence de presse a été le lieu de déceler – à nouveau – une certaine urgence sur la situation mêlant Boko Haram dans le septentrion. Car au-delà du livre, au-delà de la fiction, c’est bien une réalité humaine qui est  convoquée : celle des populations déplacées, des enfants déracinés, des identités suspendues entre plusieurs territoires. Dans un monde où les crises migratoires continuent de s’intensifier, Les Enfants de la Frontière apparaît comme une œuvre nécessaire, capable de susciter l’empathie et de nourrir la réflexion.
      Le choix du Musée Ethnographique et d’Histoire des Peuples de la Forêt d’Afrique Centrale comme lieu de lancement, au final, s’est avéré le lieu adéquat, celui-là qui a rassemblé des citoyens du Triangle national, sans distinction, pour un échange sous des arbres. L’expression « Arbre à palabres » sera d’ailleurs évoquée. En effet, cet espace, dédié à la mémoire et aux cultures des peuples d’Afrique centrale, offre un cadre symbolique fort pour accueillir une œuvre qui interroge les identités, les appartenances et les frontières. Il devient ainsi le théâtre d’un dialogue entre passé et présent, entre patrimoine et actualité.

      Les Éditions Ifrikiya, portée depuis près de 20 ans par Sa Majesté Jean-Claude AWONO, fidèle à sa ligne éditoriale axée sur la valorisation des voix africaines, confirme une fois de plus son rôle de passeur culturel en offrant une tribune à cette œuvre. La collection « Sanaga », dans laquelle elle s’inscrit, se distingue d’ailleurs par son ambition de documenter, à travers la fiction, les tensions et les espoirs qui traversent les sociétés africaines.
      En filigrane, cette rencontre avec la presse a également mis en évidence le rôle crucial des maisons d’édition locales dans la structuration du champ littéraire africain. Car en accompagnant des auteurs engagés et en valorisant des thématiques sensibles, elles participent activement à la construction d’un imaginaire collectif plus conscient et plus critique.

      Les Enfants de la Frontière s’annonce comme une œuvre qui ne laissera personne indifférent. Elle interpelle, dérange, mais surtout, rappelle que derrière chaque frontière se cachent des histoires humaines, souvent invisibles, mais profondément essentielles.

      Pauline M.N. ONGONO, ongonopauline@acolitt.com

    5. ENTRETIEN AVEC TRESOR COMEDY, COMÉDIEN CENTRAFRICAIN

      Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Qu’est-ce qui a motivé votre amour pour le théâtre ?

      T.C. : Merci de me recevoir. Je suis Trésor KORONDO de gloire, de mon nom d’artiste « Trésor Comedy », je suis un artiste humoriste comédien de la vingtaine, originaire de la Centrafrique. Le théâtre s’est imposé dans ma vie naturellement. C’est un art que j’aime beaucoup. J’ai commencé à le pratiquer dans mon enfance. Je faisais des sketchs à l’église, des scènes de Noël, par exemple. Alors, il s’est imposé dans ma vie.


      Vous évoluez à la fois en troupe, avec le Collectif Nguia Ti Ndara, et en solo. Qu’est-ce qui motive ce double choix artistique ?

      T.C. : C’est une façon pour moi d’éviter d’être coincé à cause du manque d’enthousiasme ou du manque de motivation. Alors, travailler seul aussi me permet non seulement d’être indépendant mais aussi d’évaluer mon niveau dans le métier.


      Sur scène, qu’est-ce que le collectif vous apporte que vous ne retrouvez pas dans le jeu individuel ?

      T.C. : Jouer en équipe apporte beaucoup en matiere d’idées sur les scénarios.


      À l’inverse, que vous permet le solo que la troupe ne vous offre pas toujours ?

      T.C. : Jouer en solo forge mon courage et ma détermination. Sachant que je suis seul, je suis conscient que si je ne m’adonne pas, personne ne viendra le faire à ma place. En plus, ça me permet de corriger certaines failles.


      Vos créations semblent ancrées dans votre réalité. Quels thèmes vous habitent et traversent votre travail ?

      T.C. : Pour les thèmes qui habitent et traversent mes jeux, je me focalise, effectivement, sur les réalités de mon environnement. J’aborde donc des thèmes qui portent, par exemple, sur les problèmes de la société centrafricaine, les problèmes familiaux, les dérives des jeunes, etc.

      En quoi votre identité centrafricaine nourrit-elle votre expression artistique ?

      T.C. : En tant que jeune et conscient que la jeunesse a besoin de modèle, sans vouloir paraître prétentieux, avec les moyens du bord, chaque action sur les planches visent à soulever de manière positive ma nation.


      Quelle place occupe la langue (français, sango ou autres) dans votre jeu et votre message ?

      T.C. : Ces différentes langues occupent vraiment une place dans mes jeux et messages, car ça permet une meilleure communication avec les publics sur scène. Pour l’instant, j’utilise beaucoup le sango, mais avec le temps, je m’ouvrirai à d’autres langues, pour que mon travail ne reste pas fermé.


      Y a-t-il un rôle, une scène ou une représentation qui a marqué un tournant dans votre parcours ?

      T.C. : Oui. Je devais jouer le rôle d’un soulard bègue. J’étais entre deux dilemmes : jouer un soulard et jouer un bègue (Rires), pourtant je n’ai pas l’habitude d’être saoul et je ne suis pas bègue. Je ne pensais pas y arriver… Mais à la fin, c’était du Waouh ! Le public a beaucoup aimé.


      Le métier de comédien reste exigeant, surtout pour les jeunes. Quels obstacles rencontrez-vous aujourd’hui ?

      T.C. : Je rencontre énormément d’obstacles.  Entre le matériel de prise de vue inexistant ou de mauvaise qualité, la concentration lors des répétitions, le manque de financement, la mobilisation du public… Sans  passion, l’on ne pourrait continuer.


      Quel regard portez-vous sur la scène théâtrale centrafricaine actuelle ? Est-elle, selon vous, en pleine mutation ?

      T.C. : Oui, elle est en pleine mutation. Malheureusement, plusieurs personnes pensent que le théâtre en Centrafrique ne marche plus… Et pourtant, il y a des jeunes qui continuent de bosser, mais qui manquent de guides et de sponsors.


      Si vous deviez adresser un message à la jeunesse centrafricaine, notamment à ceux qui hésitent à se lancer dans le théâtre, que leur diriez-vous ?

      T.C. : Merci de me donner l’occasion de m’exprimer. Aux jeunes, je tiens à leur dire que le théâtre est aussi un bon chemin qui les aidera à gagner leur pain quotidien. Être toujours en train de penser des scenarios et comment les monter, les éloignera de la fainéantise et d’autres dérives. En plus, ça forge l’expression orale : s’exprimer en public, peu importe le nombre de personnes, devient facile et dénué de peur. Alors, Jeunesse centrafricaine, lève toi, n’hésite pas à te lancer dans le théâtre !

      Les vidéos de Trésor Comedy sont disponibles sur Youtube ici

      Propos recueillis par Pauline M.N. ONGONO


    6. LE 8 MARS : Fête de pagne ou de défilé ? de SOBDIBÉ KEMAYE, écrivaine tchadienne

      Depuis 1910, date à laquelle l’allemande Clara Zetkin proposa de consacrer une journée dans le monde à la cause des femmes, le 8 mars, puisque c’est cette date qui marque aujourd’hui cette cause, a connu une belle évolution. Le droit de vote, les meilleures conditions de travail, l’égalité entre les hommes et les femmes étaient les points pilotes de cette revendication. Maintenant que les femmes ont obtenu et même bien plus que ce qu’elles revendiquaient, qu’en est-il du 8 mars aujourd’hui ?

      Pour apporter des éléments de réponse à cette question, je me suis intéressée au dernier essai de la Tchadienne Sobdibé KEMAYE, paru en 2021 aux Editions TOUMAI : Le 8 mars : Fête de pagne ou de défilé ? C’est un essai de 104 pages avec 26 parties, riche d’une préface de l’auteur YANBÉ OUADJON DAMAH et d’une postface du critique littéraire tchadien TOUKMI TAO Emmanuel.

      Fête de pagne ou de défilé ?

      Peut-être devrions-nous, de prime abord, nous appesantir sur les notions de défilé et de pagne ?
      Un défilé est un symbole, un rassemblement de personnes défendant ou fêtant une même cause. Celui du 8 mars ne saurait déroger à la règle, vu sa symbolique. Il rassemble des femmes qui commémorent cette date héritée de ces ouvrières au début du 20e siècle. Le pagne « du 8 mars », lui, utilisé uniquement, ou du moins en majorité, en Afrique, est le témoin de la femme africaine… justement. En Afrique, les rassemblements heureux et malheureux, les partis politiques, les associations communautaires, et la liste n’est pas exhaustive, se donnent le droit d’avoir un « pagne d’ensemble », alors pourquoi pas un pagne pour commémorer la journée internationale des droits de la femme ?

      L’objectif de ce petit exposé autour du pagne et le défilé est simple : dissocier ces deux, à mon avis, altérerait la symbolique de cette journée en Afrique. Je me souviens encore de l’indignation des femmes il y a quelques années, empêchées de manifester comme d’habitude, à cause de la pandémie à coronavirus.

      Le 8 mars : Fête de pagne ou de défilé ? de Sobdibe KEMAYE

      Ne vous arrêtez surtout pas au titre, à la qualité du papier et aux quelques défauts d’impression pour juger ce texte ! Sobdibé KEMAYE, par cet essai, offre une véritable bible de la femme à la femme. Elle touche de nombreux pans à l’instar de la dépigmentation, les TIC dans le foyer, l’alcool et la femme, la veuve et les orphelins, le mariage polygamique, l’éducation des enfants, le respect de son conjoint, les grandes dames de ce monde, la corruption, la liberté de la femme, l’éducation de la femme même âgée, etc. Pour l’auteure, parler d’égalité entre l’homme et la femme est une hérésie (P.88) et ne signifie pas que la femme doive s’adonner à des pratiques qui l’avilissent. Son souhait est qu’au lendemain du 8 mars, les débats et les longs discours ne soient pas rangés dans des tiroirs qui ne seront rouverts que le 8 mars suivant.

      « Soyons des femmes exemplaires, malgré les manquements et insuffisances de tout bord, ainsi nos enfants prendront cela comme un exemple et deviendront des hommes responsables dans la société. » (P.17). Cette phrase peut paraître banale et friser le « déjà entendu », mais regardons un instant autour de nous et voyons à quoi se livre notre jeunesse… Loin de moi l’envie de jeter l’opprobre sur la femme uniquement ! Toutefois, Femmes, tenons-nous toujours avec poigne l’éducation de nos enfants ? Tel est l’un des cris de Sobdibé KEMAYE dans cet essai où au fil des pages, on a l’impression d’être dans une grande salle, assise aux premières loges, écoutant les conseils de l’auteure, prodigués avec une belle simplicité.

      Les femmes ont peut-être plus de droits de nos jours, mais le patriarcat demeure. Est-ce pour autant qu’elles devraient agir en incapables ? Heureusement, plusieurs femmes ont compris que leur émancipation ne se résume pas à dire « Moi aussi, je veux… », mais plutôt à se bâtir une réelle existence. « C’est vrai, nous ne sommes pas égales aux hommes (physiquement, moralement et surtout émotionnellement), (…) un MAIS arrive. Si un homme te dépasse par la force physique et émotionnelle, pourrait-il aussi absolument te dépasser sur le plan intellectuel, de la sagesse ? » (P.88). Commémorer, oui, mais afin d’apporter un plus à notre curriculum vitae de femmes, de mères, et même d’épouses.

      Pourquoi recommanderais-je ce livre ?

      Tout simplement parce que l’éducation de la jeune fille et la rééducation de la femme sont sans conteste des sujets d’actualité.
      L’auteure a voulu par ce livre dont j’ai apprécié le bon niveau langue, apporter sa pierre à l’édifice, et la date du 8 mars en titre est l’occasion de nous rappeler pourquoi toutes ces femmes se sont battues.
      Le 8 mars devrait donc être une occasion de faire des bilans annuels ; la revendication sur les droits de la femme étant désormais un défi personnel pour le réel épanouissement de la femme.

      Pauline M.N. ONGONO


    7. BANGUI : FONALL 2026, PARI TENU, PARI…

      La ville de Bangui a vibré, le samedi 7 mars 2026, au rythme de la littérature et de la lecture à l’occasion de la première édition du Forum National sur le livre et la lecture, organisée dans l’enceinte du New Tech Institut. Initié par l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains (AJEC), cet événement s’inscrivait dans le cadre du mois de la Francophonie et de la promotion de la langue française, une période dédiée à la valorisation de la culture, de la pensée et du dialogue intellectuel.

      Durant toute la journée, de 8 heures à 16 heures, des centaines de participants ont répondu présents à ce rendez-vous culturel qui a rassemblé lecteurs, écrivains, enseignants, élèves, étudiants et passionnés du livre autour d’un objectif commun : promouvoir la lecture et valoriser la production littéraire en République centrafricaine.

      De même, plus de dix (10) établissements scolaires de la capitale ont pris part à cette première édition, aux côtés de la prestigieuse Université de Bangui, témoignant de l’intérêt croissant du milieu éducatif pour les initiatives visant à encourager la culture du livre chez les jeunes. Des délégations d’élèves et d’étudiants ont activement participé aux différentes activités prévues dans le programme.

      La cérémonie a débuté par une lecture inaugurale animée par Landry OUOKO, qui a proposé une réflexion sur l’historique de la littérature centrafricaine et l’état des lieux de celle-ci à l’époque contemporaine. Dans son intervention, il a retracé les grandes étapes de l’évolution de la production littéraire en République centrafricaine, tout en soulignant les défis auxquels sont confrontés aujourd’hui les auteurs et les acteurs du livre dans le pays.

      Au cours de cette journée riche en échanges et en découvertes, plusieurs activités ont rythmé le Forum. Les participants ont assisté à des conférences littéraires, à des débats autour du rôle du livre dans la formation intellectuelle, ainsi qu’à des expositions d’ouvrages mettant en lumière les œuvres d’auteurs centrafricains. Le Forum a également été marqué par des concours de lecture et de poésie, un quiz littéraire, des séances de contes, des animations musicales, ainsi que par un vernissage littéraire et des séances de vente et de dédicaces d’ouvrages. Ces différentes activités ont permis de révéler le talent et la créativité de nombreux jeunes passionnés de littérature et de favoriser les échanges entre auteurs et lecteurs.

      Prenant la parole devant les participants, le président de l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains, Bienvenu Juvénal Rouheda Yassara, a rappelé l’importance de la lecture dans la formation de la jeunesse et dans le développement d’une société éclairée. Dans son intervention, il a souligné que le livre demeure un outil fondamental d’éducation, de réflexion et d’émancipation intellectuelle. Il a également salué la mobilisation des établissements scolaires, des étudiants et de l’ensemble des acteurs culturels ayant contribué à la réussite de cette initiative. Il a, par ailleurs, adressé ses remerciements particuliers à Serge Singha Bengba, Président Fondateur du New Tech Institut, pour son soutien et sa disponibilité ayant permis la tenue effective de cette rencontre littéraire.

      La marraine de l’événement, Portia DEYA-ABAZENE, a pour sa part encouragé l’initiative portée par l’AJEC. Dans son intervention, elle a salué l’engagement des jeunes écrivains centrafricains pour la promotion de la lecture et s’est dite disposée à accompagner les prochains projets de l’association, notamment en soutenant l’ouverture de clubs de lecture dans différentes maisons des jeunes de Bangui, afin de rapprocher davantage la jeunesse du livre et de la culture.

      La rencontre a également enregistré la présence de plusieurs personnalités du monde culturel et de la jeunesse, parmi lesquelles Poguy Aaliya, figure de la jeunesse centrafricaine, dont la participation a été saluée par les organisateurs comme un symbole de l’implication des jeunes dans les initiatives culturelles.

      La journée s’est achevée par la remise des prix aux lauréats des différents concours, notamment en lecture, en poésie et dans d’autres catégories liées à la promotion de la littérature. Ces distinctions ont été attribuées aux participants qui se sont particulièrement illustrés par leur talent, leur engagement et leur passion pour les lettres.

      À travers ce Forum, l’Association des Jeunes Écrivains Centrafricains ambitionne de créer un cadre permanent de promotion du livre et de la lecture en République centrafricaine. Pour les organisateurs, cette première édition marque le début d’une dynamique culturelle visant à renforcer la place de la littérature dans la société et à encourager les jeunes générations à s’approprier le livre comme un outil de connaissance et d’ouverture sur le monde.


      Au regard de la mobilisation enregistrée et de l’enthousiasme des participants, le Forum National sur le livre et la lecture (FONALL) s’impose déjà comme un rendez-vous culturel majeur appelé à s’inscrire durablement dans le paysage littéraire de la République centrafricaine.

      QUELQUES IMAGES ICI

      Pauline M.N. ONGONO

    8. SECRILO (Semaine du Critique Littéraire Online) : une deuxième édition sous le signe de l’exigence critique

      Après une première édition qui a suscité un intérêt croissant dans les milieux littéraires et intellectuels, la SECRILO (Semaine du Critique Littéraire Online) revient pour une deuxième édition qui se tiendra du 20 au 26 avril 2026. Cet événement, désormais attendu par les passionnés de littérature, les chercheurs, les critiques et les acteurs du monde du livre, se présente comme un espace de réflexion, d’échanges et de confrontation d’idées autour des enjeux contemporains de la critique littéraire.

      Placée sous le thème « La critique littéraire, entre nouvelles exigences et responsabilité littéraire », cette édition invite à interroger le rôle et la place de la critique dans un paysage culturel profondément transformé par les mutations numériques, l’essor des plateformes de diffusion et la multiplication des voix qui commentent et analysent les œuvres.

      La SECRILO ambitionne ainsi de rassembler des critiques littéraires, écrivains, universitaires, journalistes culturels, éditeurs, lecteurs engagés…, afin de réfléchir collectivement à plusieurs questions fondamentales, notamment : quel est aujourd’hui le rôle du critique littéraire ? Comment maintenir l’exigence analytique face à la rapidité de la circulation de l’information ? Quelle responsabilité éthique et intellectuelle incombe à ceux qui commentent, interprètent et évaluent les œuvres ? Et la liste n’est pas exhaustive.

      Durant une semaine, des échanges seront organisés en ligne, permettant à un public large et international de prendre part aux débats. Diffusées notamment via LinkedIn et Facebook Live, ces rencontres favoriseront un dialogue ouvert entre les différentes générations d’acteurs du champ littéraire.

      Dans cette perspective, un appel à panelistes, clos le 11 mars 2026, a été lancé à toutes celles et ceux qui souhaitent contribuer à enrichir la réflexion critique et partager leurs expériences, leurs analyses ou leurs visions de la critique littéraire aujourd’hui. Chercheurs, chroniqueurs littéraires, enseignants, auteurs ou professionnels du livre de divers pays ont montré un engouement quant à leur participation, en remplissant le formulaire prévu à cet effet. La suite de la communication nous les dévoilera.

      Plus qu’un simple événement, la SECRILO se veut une plateforme intellectuelle dédiée à la promotion d’une critique littéraire rigoureuse, responsable et ouverte sur les transformations du monde culturel contemporain.
      À travers cette deuxième édition, l’initiative réaffirme son ambition : faire de la critique littéraire un espace vivant de pensée, de dialogue et de responsabilité culturelle.

      Retrouvez les échanges de la première éditions ici




    9. FONALL 2026 à Bangui : Une conférence, mille maux, dix-mille solutions

      Le samedi 7 mars 2026, le paysage culturel de la République Centrafricaine a franchi un palier décisif. Dans l’enceinte du New Tech Institut à PK 4, carrefour stratégique de la modernité banguissoise, s’est tenue la première édition du Forum National sur le Livre et la Lecture (FONALL).

      Dans un pays où la tradition orale a longtemps primé, ce forum, placé sous le thème « Le livre, mémoire et gage de paix pour la RCA », a agi comme un catalyseur. Écrivains, éditeurs, diplomates et acteurs de la société civile se sont réunis autour d’un constat sans appel : après des décennies de crises, la littérature n’est plus un luxe, mais le socle de la reconstruction nationale.

      Un Panel d’Experts face aux Défis de la chaîne du Livre Centrafrique

      Sous la modération de Grâce à Dieu NZAPAOKO, la conférence a réuni des figures de proue dont les interventions ont tracé une véritable feuille de route pour la Renaissance culturelle centrafricaine.

      – Politique publique : Sortir du « Désert Documentaire » : Honoré DOUBA, poète et voix respectée des lettres centrafricaines, a posé un débat sur l’urgence d’une politique publique du livre. Rappelant que l’accès à la lecture reste encore trop centralisé dans la capitale, il a plaidé pour une décentralisation des ressources. Pour monsieur DOUBA, le livre doit cesser d’être le privilège d’une élite, pour devenir un service public, au même titre que l’éducation ou la santé, afin de structurer une véritable économie de l’édition locale capable de rivaliser avec les importations coûteuses.

      – L’écriture au féminin : De l’ombre à la lumière : il s’agissait ici, pour l’écrivaine et dramaturge Alexandrine LAO de porter une réflexion profonde sur la place de la femme. Dans le sillage de pionnières comme Yvonne Ndoumbe-Kotto, le besoin de souligner que la mémoire de la RCA s’écrit désormais au féminin reste essentiel. En outre, la mise en lumière du rôle thérapeutique de l’écriture – les récits des centrafricaines souvent axés sur la résilience et la médiation sociale, constituent des archives vivantes indispensables pour panser les traumatismes collectifs.

      – La révolution numérique : Pallier l’absence de bibliothèques : face à la carence structurelle en bibliothèques physiques et au coût élevé du papier, l’éditeur Landry OUOKO a présenté le numérique non pas comme une menace, mais comme une solution de rupture. En exploitant la pénétration croissante des smartphones, l’édition numérique et les plateformes de diffusion peuvent contourner les défis logistiques du transport en province. Son intervention a marqué les esprits par son pragmatisme : le livre de demain en RCA sera probablement hybride ou ne sera pas.

      – Jeunesse et transmission : Forger le citoyen de demain : Euphrem MOUSSA, fort de son leadership au sein des clubs de lecture (notamment à l’Ambassade des USA), a insisté sur la transmission. Il a rappelé que sans une jeunesse lectrice, le pays risque l’amnésie. Le club de lecture devient alors une solution, un espace de débat démocratique où le savoir se transmet horizontalement, préparant une génération de citoyens critiques et informés.

      Le FONALL : Un Tour de Force Fédérateur

      Pourquoi cet événement est-il historique ? Parce qu’il marque le détour majeur du livre dans l’agenda culturel centrafricain. En reliant la lecture au « gage de paix », le FONALL rappelle que le dialogue interculturel passe par le texte. Comme le souligne l’adage revisité pour l’occasion : « Un peuple qui lit est un peuple qui se souvient, et un peuple qui se souvient est un peuple qui ne répète pas les erreurs du passé. »

      Clôturée à 12h30, cette conférence et les solutions posées ne sont que la première pierre d’un édifice plus vaste. Le défi est désormais de transformer ces réflexions en actions concrètes : création de prix littéraires nationaux, soutien aux librairies de quartier, mise en place d’espaces de lecture, renforcement du dépôt légal… Le monde culturel centrafricain a prouvé, ce 7 mars, qu’il est prêt à reprendre la plume pour écrire son propre récit de paix.

      Pauline M.N. ONGONO